Avec l’age, après de multiples années de conditionnement, nous ne savons plus
regarder. Notre vision est voilée par les pensées d’hier ou de demain.
Enfants, nous prenions tout notre temps pour la découverte des moindres détails de la nature : le vol d’un oiseau, le chuintement de l’eau, la forme d’une feuille, la douceur d’un pétale... Nous
contemplions les nuages pendant des heures, devinant telle forme, y reconnaissant tel visage. Nous passions un temps infini à observer la sauterelle, la chenille, la carpe dans l’étang, le
poisson rouge dans l’aquarium.
Puis la vie est venue avec tous ses tracas, tous ses apprentissages. L’adolescence nous a tourmentés. Notre regard s’est tourné vers une nouvelle source d’intérêt. Et puis les études ont poussé
notre attention vers la connaissance, vers les théories, les concepts ou les idées, l’apprentissage d’un métier plutôt que celui de la vie.
Nous avons emmagasiné lectures, études, formations, médias sans nous soucier plus jamais de regarder, de sentir, d’écouter, de goûter avec l’intensité de notre enfance tous les parfums de la
terre, tous les couchers de soleil, toutes les aurores, toutes les choses simples.
Nous avons dès lors perdu le ‘temps’, cette denrée dont nous n’avons jamais manqué dans notre enfance !
On nous a dit qu’il nous fallait ‘devenir’…Nous sommes devenus compliqués, pressés, exigeants, calculateurs, paresseux, gourmands, ambitieux…
En perdant la simplicité du regard, en voilant nos sens par tout ce que nous avons accumulé de mémoires nous avons perdu la vie et gagné l’illusion d’être.
Nous ne conjugaisons plus qu’aux temps passé ou futur, jamais au présent.
N’est-ce pas dans l’instant de chaque nouveau moment que jaillit la vie, l’inconnu du merveilleux mouvement dans lequel nous ne voguons à présent qu’à l’aveuglette ?
Nous passons notre vie à vouloir devenir. Nous négligeons tout simplement d’être.
Dans le courrant des pensées sans cesse projetées par la mémoire, le ‘moi’ agrippe celles qui l’intéressent, celles qui sont les plus appropriées avec ses préoccupations du moment. Ainsi va la
vie d’un humain, de pensée en pensée, de réaction en réaction, sans en être conscient.
Ainsi, le temps passe à une vitesse folle car le temps est constitué du ‘j’étais, je suis, je serais’.
En projetant sans cesse des désirs ou des regrets puisés dans le fleuve continuel de la projection des mémoires, le ‘moi’ transforme la vie en une fixation psychologique d’où l’on ne voit plus la
beauté des arbres, des fleurs et des sourires, la misère, la joie des enfants, l’inépuisable beauté de la nature.
Dès lors on ne vit plus, on est mort au jaillissement constant de l’inconnu par lequel seul la vie se manifeste.
Apprendre à observer le fleuve des pensées et le mécanisme par lequel nous agrippons telle pensée plutôt qu’une autre nous permet de d’être conscient de l’esclavage du ‘moi’ à ses préférences.
Car il est possible d’être témoin du flot des pensées sans s’y accrocher, de vivre en dehors des projections continuelles de la mémoire, de vivre en dehors du passé et du connu, d’être présent
dans le présent.
Pourquoi avons-nous sans cesse besoin ‘d’autorités’? Pourquoi nous soumettons-nous constamment à l’emprise des directeurs, PDG, Présidents, ministres, généraux, amiraux, rois, princes, gurus,
maîtres, prêtres, évêques, papes, rabbins, imams, et que sais-je encore dans la panoplie des titulaires en titres mirobolants ?
Pourquoi sommes-nous toujours avides de les suivre aveuglement quand nous savons fort bien dans quels ‘merdiers’ ils nous ont toujours entraînes (l’histoire ne ment pas !) ?
Le problème n’est pas l’autorité mais notre besoin d’autorités ! Ceux à qui nous allouons des titres ne font qu’abuser de notre stupidité, notre manque de discernement, notre manque de jugement,
notre paresse qui nous empêche de chercher nous-même la solution à nos problèmes. Nous préférons qu’un autre le fasse pour nous et nous donne une ‘solution’ toute faite.
Si vous analysez l’histoire, toutes les ‘autorités’, absolument toutes, ont toujours mené les races, les civilisations, les hommes vers des précipices. Que ce soit Bush, Sadam, les PDG des
banques, les papes, Napoléon, Hitler et tous les autres, sous le couvert de victoires par-ci ou par-la, quelles furent les conséquences finales de leurs actes sinon la destruction de quelque
chose ?
Soyons clairs, voyons clair, nous qui constituons les masses, il ne nous faut plus d’autorités, il ne nous faut que des guides. Et, lorsque le guide nous a montré une direction, laissons-le
poursuivre son chemin et décidons par nous-même ce qu’il nous reste à faire. Et, bon sang, arrêtons de glorifier le guide chaque fois qu’il nous a montré une direction !
Si vous arrêtez votre voiture en bord de route pour demander la direction de Paris, allez-vous mettre sur un piédestal celui qui vous donnera une réponse satisfaisante ? Allez-vous le sanctifier,
le glorifier, l’inscrire au Champs de Mars, lui allouer nombre de privilèges tels qu’une suite à l’Elysée, un salaire mirobolant, jet privé et gardes du corps, palais et titres, honneurs et
gloire ?…
Quels enfantillages ?
L’univers est constitué d’un échange permanent entre une vaste diversité de dualités. Sans elles, l’univers ne serait pas.
Depuis les particules positives et négatives jusqu'à l’échange constant entre vie et mort, tout est aspect d’une dualité. Lumière et obscurité alternent sans cesse tout comme existence et
non-existence.
Il est dès lors évident que bonheur et malheur ou joie et souffrance alternent eux aussi. Ces dualités sont des faits indéniables. Mais notre esprit résiste à ce-qui-est, à ces faits observables.
Pourquoi résiste-t-il sans cesse et cherche-t-il des explications, des causes aux effets, des préférences, des justifications au lieu d’admettre tout bonnement que l’univers est ainsi fait ?
La raison est sans doute qu’une partie de l’esprit (celle qui peut se placer en dehors du fleuve du temps pour voir le temps passer) est l’Esprit-détaché de l’Universel en nous qui cherche
désespérément à retrouver son unité, à se réintégrer dans ce qu’il a toujours été, soit la NON-DUALITE.
Mais l’esprit qui espère une telle réintégration alors qu’il est submergé dans le monde phénoménal, objectif, se trompe de chemin et reste esclave de son identification avec le corps, la forme,
l’entité psychosomatique qu’il nomme le ‘moi’. Ceci est la voie ‘positive’, celle que tous les Sages Eveillés ont toujours rejeté.
Par contre, en choisissant la voie ‘négative’, l’Eveil ou la réintégration pourrait avoir lieu avant que la mort ne le fasse. Cette voie consiste tout simplement à reconnaître la nécessité de
toutes les dualités pour la manifestation de l’univers, accepter ce-qui-est sans résistance et comprendre que la Réalité* n’est pas dans ce rêve phénoménal manifesté mais plutôt dans la négation
des opposés (ou contraires)
Ainsi, la Réalité* n’est pas dans l’existence ou la non-existence (qui est une forme d’existence !) mais dans l’extinction de l’une dans l’autre. De même, ni dans l’amour ou la haine, ni dans le
plaisir ou la douleur, ni dans la joie ou la peine…mais dans l’extinction de chaque opposé dans son contraire.
La difficulté est que nous sommes des machines à objectiver et à conceptualiser. Nous avons le langage pour ceci, et les mots s’avèrent être un obstacle souvent insurmontable car le mot objective
alors que la Réalité est dans la non-objectivation.
Quand le mot pensé ou prononcé est ‘Dieu’, il objective et fait donc un objet de Dieu.
Voici la barrière extraordinaire…tout au moins jusqu'à ce qu’on comprend qu’il faut arrêter d’objectiver ou de conceptualiser (sauf pour le fonctionnement du quotidien), retrouver le silence dans
l’intervalle entre chaque pensée, là où le Présent est infini, où le Temps n’existe pas, où la pensée s’est éteinte.
**Le mot 'Réalité' est dualistique car il y a forcément 'réalité et non-réalité'. Ici, nous avons voulu exprimer ce qui demeure apres l'extinction, la disparition de toutes les dualités, soit le
'vide'. Mais, à nouveau, comme tous les mots, ceci exprime encore une dualité (vide et non vide). Peut être le terme Pur Potentiel serait-il plus approprié pour le pelerin qui avance dans le
brouillard et qui cherche désespérément ce qu'il est? La réponse Absolue est: 'IL EST'. Point final.
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