Et Dieu créa les gays

MUSIQUE

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chapitre 3

Dean quitta la classe en ignorant superbement Mme Heliott. Cette harpie ne perdait rien pour attendre. Il se doutait bien qu’aucune opportunité ne se présenterait lui permettant de se venger de son professeur d’Anglais, mais le fait d’y penser le détendait. Il est étonnant de voir comme l’humain se complait à faire mal à son entourage. Souvent inconsciemment bien sûr.

Il passa devant la salle de musique encore occupée par les Musicosqui resteraient dans l’établissement encore quelques heures. Ah qu’il est dur de vivre une passion, pensa le jeune homme. Se laissant bercer par la mélopée qui résonnait dans les coursives, il continua son chemin.

Dans sa tête s’était crée un amas inextricable de pensées et il tentait vainement de défaire ce nœud. Sa mémoire depuis quelques jours était très incertaine. Il oubliait la moindre petite chose et son attention en souffrait. Il ne comprenait d’ailleurs toujours pas ce qui l’avait forcé à tenir tête à cette sadique anglo-saxonne qui n’était vraiment pas digne d’un tel intérêt. Il avait même du mal à discuter avec d’autres personnes à cause des images qui surgissaient devant ses yeux. Telles des flashs. Il n’arrivait pas vraiment à distinguer ce qu’étaient ces images tellement elles étaient brèves. Et cela renforçait encore cette amertume qu’on sentait en s’approchant de lui.

Enfin il arriva dans la cours près du platane où Flore était assise. Elle regardait quelqu’un. Ou plutôt quelqu’une. Il s’assit lentement près d’elle sans la déranger ce qui lui permit de l’admirer de plus belle. Visiblement elle s’était changée. Pourquoi ? Quand ? Encore une pensée abstraite sans importance pour son capharnaüm mémoriel … Elle était habillée de ce qui semblait être une robe grise. Elle portait aussi des collants ainsi que des bottes noirs. C’était d’une simplicité déconcertante. Et pourtant cela soulignait ses formes d’une façon très suggestive.

Dean n’interrompit pas son amie dans sa contemplation sachant qu’il se mettrait alors dans une situation assez périlleuse. Il se contenta donc de perdre son regard dans le ciel qui, déjà, commençait à s’assombrir. Le jeune homme n’aimait pas le changement des saisons. Il n’avait aucune préférence pour ces quatre sœurs qui se partageaient le monde, mais il appréciait rarement la passation de pouvoir qui s’en suivait. Il fallait changer les habitudes, changer les vêtements, perdre une heure dans la journée ou une dans la nuit. Et puis que ce soit le froid ou le chaud, le climat n’était jamais au rendez-vous. Comme si un sorte de concours avait débuté depuis la nuit des temps et dont le vainqueur serait celui qui trouverait le moyen d’être le plus horripilant possible. Original …

L’hiver avait commencé depuis seulement quelques semaines et déjà ses effets néfastes se faisaient ressentir. La brûlure qu’elle infligeait faisait dépérir lentement la verdure et les couleurs chatoyantes de l’automne. Flore, enfin, cessa de fixer sa nouvelle proie. Contrairement à son ami, elle prenait beaucoup de plaisir à l’idée de la venue de la nouvelle saison et de sa cour. Elle avait en fait très envie d’apercevoir de nouveau son manteau glacé. Il était étonnant qu’une fille du type de Flore aime la neige. Elle avait un caractère tellement bouillant qu’on s’étonnait parfois de la voir se tenir au milieu d’un amas de flocons sans que ceux-ci fondent.

La Nature parfois nous dote de qualités. Souvent de défauts. C’est une mère qui souhaite voir grandir ses enfants. Les voir évoluer. S’améliorer. Rares sont ceux qui y parviennent. Souvent aussi la Nature compose d’étranges destinées. La plus répandue était celle d’aimer sans être aimé. Flore soupirait souvent, espérait mais savait au fond d’elle même qu’elle avait déjà trouvé sa moitié. Mais elle continuait obstinément de chercher autre part, ne pouvant se résoudre à poursuivre dans une autre voie.

Les regards des deux amis se croisèrent fugacement comme ils le faisaient si souvent. Dean n’avait plus besoin d’écouter. Flore n’avait plus besoin de parler. Elle sourit, tentant de dissimuler, ce qui, depuis des années, la dévorait un peu plus chaque jour. Il la prit dans ses bras, se surprenant encore de ce combat si improbable et si impitoyable qui, chaque soir, minait l’esprit si fort de son amie. Cela semblait impossible qu’une fille avec un tel caractère puisse ressentir une douleur telle.

Comme d’habitude, elle laissa ses larmes ruisseler. Comme d’habitude, cela ne dura quelques instants. Ce genre de choses arrivait trop fréquemment à son goût, mais elle en avait besoin. Ce n’était pas comme se confier à quelqu’un, c’était mieux. Elle se vidait de tout. Les paroles étaient alors inutiles. Et elle redevenait la Flore que tout le monde connaissait. C’était un instant de faiblesse que chaque homme ou femme ressent un jour dans sa vie. On se met à pleurer. On ne sait pas pourquoi. On sait juste qu’on en a besoin. Que ça ira mieux après. On se laisse alors aller. Flore était le genre de fille qui profitait de la vie à toute allure, croquant dedans à pleines dents. Elle accumulait toutes les émotions qui l’entouraient et finissait par imploser. Tous les soirs.

Lorsqu’elle eut fini, elle déposa un baiser rapide sur la joue de Dean qui la relâcha gentiment. Les mots étaient dérisoires dans ce genre de situations. Il releva la tête de la jeune fille du bout des doigts et alors il sut que c’était terminé. L’ouragan était passé. En quelques instants, la faiblesse que la jeune fille avait éprouvée s’en était allée. Elle bondit brusquement, ramassant son sac à main, et se tourna vers Dean.

- Tu viens ?

C’était rhétorique. Bien sûr qu’il venait !

Ils passèrent d’abord par l’appartement de Flore où elle vivait avec son frère et sa mère. Dean ne savait rien de son père et n’avait jamais posé aucune question au sujet de ce dernier. C’était une sorte d’accord tacite qui s’était formé.

Le frère de la jeune fille, Morgan, était l’être le plus exécrable qui ait jamais été enfanté. Il était fourbe, stupide et c’était un menteur compulsif. Il avait pourtant une qualité assez étrange. Une sorte d’intuition lui permettant d’éviter les ennuis ou bien de savoir quand ils arrivaient. Il ne s’étonna pas donc lorsqu’il vit arriver l’ami de sa jeune sœur. Assis dans un fauteuil devant la télévision, il zappait tranquillement d’un programme à l’autre. Depuis leur première rencontre, les deux garçons se haïssaient. Le genre d’animosité qui en un seul regard devient viscérale.

Lorsqu’il entendit arriver Dean, il se contenta de lever le poing, le majeur tendu, sans détourner la tête de son émission. Il était dégoûté par sa sœur qu’il trouvait corrompue. Aussi ce doigt d’honneur s’adressait autant à elle qu’à son ennemi.

D’après Flore, la chosetombée du ciel, avait dû s’écraser dans la forêt de Ludmila. Elle tenait son nom d’une vieille légende. On racontait alors que cette Ludmila, fille d’un chef d’une tribu, devait épouser un homme qu’elle ne désirait pas. Elle s’enfuit donc dans la forêt où on ne la retrouva jamais. C’était simple et court. Parfait pour une fable. C’était encore une histoire à l’eau de rose, mais bon, il fallait bien s’en contenter. Outre ce nom saugrenu, Dean s’étonna. Il était passé par cette forêt hier soir ! Et pourtant il ne l’avait pas vu ! Il s’en serait souvenu … Une musique. Une lumière. Encore un flash !

Il s’assit sûr une chaise, attendant patiemment que Flore se change pour la énième fois de la journée. Il jetait de temps en temps des regards inquiets à Morgan qui, lui, semblait totalement absorbé par le déhanchement d’une de ses chanteuses qui utilisait son corps comme un instrument pour composer une mélodie envoûtante. Pourtant, Dean ne pouvait s’empêcher de ressentir une certaine inquiétude en sa présence. Il était trop imprévisible. Comme sa sœur. Et surtout, il préparait toujours un mauvais coup.

Flore sortit enfin de sa chambre, habillée d’un jean noir très moulant et d’un sweat-shirt à capuche bleu foncé. Elle enfila rapidement une paire de baskets usagées, bleues elles aussi, et se dirigea vers la porte d’entrée. Son ami la suivit, toujours muré dans son silence. C’était comme s’il souhaitait entendre le moindre bruit qui l’entourait. En fait c’était juste parce qu’il ne savait pas quoi dire. Et aussi parce qu’à la seule idée de former une phrase concise et utile, son cerveau s’embrouillait.

Morgan les apostropha alors bruyamment.

- Hey Flore !

Les deux amis se tournèrent vers lui alors qu’il levait son corps de son fauteuil.

- Toi aussi le déjanté.

           Flore tenta de ne pas lui donner une réponse qu’il attendait. La diplomatie était sa seule vraie arme face à son frère qui, devant leur mère respective, avait toujours raison. Cette dernière n’arrivait pas à s’avouer que sa fille était gouine. Elle ne pouvait le supporter.

           - Morgan … S’il te plaît, commence pas …

           - Ta gueule ! Je dis ce que je veux ! Et c’est pas une gouine comme toi ou un connard comme celui là qui peut m’empêcher d’agir comme je veux.

           Il avait l’air de prendre son pied. Il était le maître et il le savait. Il se rapprocha d’eux de façon à ce que leurs visages ne soient séparés que d’une distance d’environ un mètre.

           - Tiens et d’ailleurs elle est où la négresse ?

           Dean sentit gonfler en lui cette étrange émotion qu’il ressentait rarement. La colère. Morgan parlait de Melissa, l’ancienne petite amie de Flore, qui était originaire du Sénégal et avait donc la peau noire. A vrai dire, le frère de Flore n’avait pas vraiment de considération pour ceux qui l’entouraient quel que soit leur origine ethnique. Mais c’était une forme de provocation qu’il affectionnait particulièrement ainsi il s’en servait dès qu’il en avait l’occasion. Le brouillard qui obscurcissait les pensées de Dean sembla se dissiper durant quelques instants. C’était comme une bouffée d’oxygène. Ou plutôt comme une piqûre d’adrénaline pour un catcheur au sol.

           - Espèce d’enfoiré.

           C’était vraiment la goûte d’eau. Journée de merde. Retenue pour mercredi. Et de surcroît ce raciste primaire. Le poing de Dean partit sans qu’il ne le contrôlât vraiment. Il atteignit le nez de Morgan et écrasa celui-ci dans un craquement effrayant. Un craquement qui, dans d’autres conditions, aurait donné la nausée au jeune homme.

           Morgan tomba au sol en se tenant le nez avec se deux mains sous le regard horrifié de Flore. Elle savait que son ami n’avait jamais été quelqu’un de violent. C’était d’ailleurs une des qualités qu’elle lui attribuait … Cette réaction, même si elle la trouvait justifiée, la dépassait totalement. Elle serait restée prostrée si Dean ne l’avait pas attrapée par le bras en la tirant vers la sortie.

           Celui-ci n’était plus vraiment lui même. Il ne se reconnaissait plus. Il abhorrait d’habitude la brutalité. Et pourtant il avait tellement aimé fracasser ses jointures sur le cartilage de ce crétin décérébré … Il l’avait senti comme une pulsion. La brume mémorielle qui fermait une partie de son cerveau à son esprit s’était étiolée pour une durée sûrement temporaire, aussi il en profita pour se reprendre en main.

           Traînant toujours une Flore complètement hébétée, il attrapa in extremis le dernier bus de la journée qui montait jusque chez lui. Enfin techniquement, il s’arrêtait un peu avant, mais ce serait largement suffisant pour atteindre la forêt de Ludmila. La période de plénitude qu’il avait ressenti après s’être réveillé avait totalement disparue. De nouveau il était obsédé par la musique et la lumière. Mais quelle musique ? Quelle lumière ?

           Il paya deux tickets rapidement, jetant un regard en arrière pour vérifier que Morgan ne les avait pas suivis. Il avait très peur que ce dernier ne les retrouve et leur fasse passer un sale quart d’heure. Il n’avait aucun doute pour lui que la victoire qu’il avait eu face à Morgan n’était qu’un coup de chance. Bizarrement, il avait plus peur pour Flore que pour lui …

           S’installant au fond du bus, il fit s’asseoir Flore dans la rotonde et se plaça debout devant elle. Elle avait l’air choquée. Ce n’était pourtant pas la première fois qu’elle voyait ce genre de choses tout de même ?! Cependant, elle continuait de regarder dans le vide sans prononcer un mot. Son esprit semblait s’être mis en mode « pause ». On aurait dit une coquille vide. Un corps sans âme.

           Les passagers du reste du bus lançaient à Dean ainsi qu’à son amie des regards chargés de reproches. C’est sûr que pour un inconnu, ils ne devaient pas avoir une allure très rassurante. Flore avec son « coma » et lui avec sa fatigue permanente et son Flou. Les gens qui les voyaient devaient penser qu’ils étaient drogués ou complètement saouls. Super. Même s’il se moquait totalement de son éventuelle réputation, il se doutait que ce n’était en général pas une bonne idée de donner une mauvaise impression de soi-même. Aussi il se força à sourire à toutes les personnes qui le détaillaient.

           Le car s’arrêta soudain dans un soupir inquiétant. Le conducteur beugla d’une voix sourde pour annoncer le nom de la station – si on pouvait appeler ainsi une barre en fer rouillée plantée dans le sol et peinturlurée de rouge et de blanc – devant laquelle ils s’étaient arrêtés. Les grincements et autres bruits que produisaient cette machine étaient vraiment suspects. Dean n’y avait pas prêté attention au premier abord, se contentant de payer le prix exorbitant du trajet mais cet autocar était vraiment vétuste. Etonnant d’ailleurs qu’il fonctionne encore. Mais bon, il fallait qu’il atteigne la forêt de Ludmila. Et vite.

           De nouveau il ignorait d’où provenait cette étrange conviction. C’était une sorte d’instinct. Un sixième sens peut-être. Cela ressemblait en fait plus à un fil d’Ariane. Dean suivait ce fil d’informations dans l’espoir d’aboutir à ce qu’il cherchait … Mais que cherchait-il au juste ? Non ! Le brouillard revenait ! Il avait besoin de toutes ses capacités pour retrouver … pour retrouver … pour retrouver … Dean avait l’impression qu’une araignée tissait une toile dans sa tête.

           Nouveau frémissement du bus. Nouvelle barre rouillée. Flore sembla bouger. Dean se tourna vers elle avec un sursaut d’espoir mais l’étincelle de vie qu’on apercevait d’habitude dans ses prunelles n’avait pas encore réapparue.

           Les flashs désormais se succédaient devant les yeux de Dean à une vitesse effarante. Musique. Lumière. Encore et encore. Il ne voyait plus rien. N’entendait plus rien. Il cauchemardait. Cela dura une éternité.

           Ce fut Flore qui, avec un visage angoissé, le sortit de sa torpeur éveillée. Visiblement, elle était en état de choc lorsqu’il l’avait traînée jusqu’au bus. Pourtant il semblait qu’elle se rappelle tous les faits. C’est comme si elle avait été possédée.Elle voyait, sentait, ressentait son corps sans pour autant le contrôler. Etrange …

           Lorsqu’en fin ils arrivèrent au terminus – toujours la barre de fer « réglementaire » – les rôles étaient inversés. C’était à Flore de tirer son ami. Comme à son habitude elle se lança dans un monologue destiné à elle même et qui lui permettait de poser ses idées. Elle semblait avoir mis de côté le problème « Morgan » considérant peut-être que cela pouvait attendre.

            - Bon. On y est. Alors … Le truc tombé du ciel est normalement tombé par … là.

           Elle pointait la forêt de Ludmila. Avec efforts Dean se releva. Il fit quelques pas et inspira un grand coup. Ensuite il promena son regard sur les environs. Et puis soudain ce fut la révélation. Soudain son cerveau sembla imploser. Il se souvenait.

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